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- En français dans le texte

par Françoise Sorel

« C’est un livre intéressant ».
C’est par cette phrase que Yuna aborde pour la première fois le français de vive voix. Yuna est le personnage principal du roman Le voyage à Bordeaux de l’auteure Yoko Tawada. Le titre choisi par l’éditeur français ou le traducteur, Bernard Banoun, s’écarte un peu du titre allemand original Beau-frère à Bordeaux. Mais c’est en effet un étrange voyage qui se déploie sous les yeux du lecteur.
Dans l’édition allemande, c’est le port de Hambourg qui s’affiche sur la première de couverture, semant déjà le trouble chez le lecteur qui attendrait, en vertu du titre, plutôt la Garonne. Le voyage de Yuna fait surgir peu à peu les liens entre les deux villes portuaires. Elle investit les espaces vides qui séparent les deux cités, elle sème du sens dans les interstices, entre les mots, les sons, les lieux, les gens, égratigne l’évidence de son regard venu d’ailleurs.
Le voyage à Bordeaux, n’est pas le premier texte de Yoko Tawada qui se déroule en partie en France. C’était déjà le cas pour L’œil nu, un récit atypique, où la narratrice s’approprie de façon singulière notre icône nationale, Catherine Deneuve, au fil d’un voyage initiatique en treize stations, retraçant la filmographie de l’actrice française. Tawada écrit en allemand, mais également dans sa langue maternelle, le japonais.
Lorsque le personnage de Yuna prononce sa première phrase en français, c’est devant la vitrine d’une boutique de BD à Bordeaux. Elle y reconnaît Tintin mais également Blackjack, héros d’un célèbre manga, son « premier amour ». Nous sommes devant une vitrine, où les effets de miroir sont plus que suggérés. Le personnage de Blackjack a reçu une greffe de peau, son visage est traversé par une ligne de partage, bicolore, car le donneur était métis. Et la singularité de Tawada est peut-être de faire fi de cette ligne de partage, comme cela apparaît en observant le texte :

© Konkursbuchverlag

Des idéogrammes japonais ponctuent les paragraphes dans l’édition originale comme dans la traduction en français. La plupart des lecteurs ne les comprennent pas, mais nul n’est incapable d’observer que le signe ci-dessus, introduisant le passage où Yuna s’exprime pour la première fois en français, représente deux ensembles. C’est un signe double qui pourrait bien figurer une personne devant une vitrine, ou encore deux personnes. L’une, présentant des traits tous azimuts, semble agitée, paraît gesticuler. L’effet visuel semble indiquer, si ce n’est le début d’un processus de fusion, la genèse d’un contact.
« Son cœur battait comme celui d’une jeune ingénue amoureuse », peut-on lire un peu plus bas. Et ce n’est pas le jeune garçon – fan de Blackjack – qui se tient à ses côtés qui met Yuna dans cet état, c’est ce saut dans cette langue inconnue, une affirmation enthousiaste visible à tous les niveaux de l’analyse du texte, y compris la simple perception visuelle, de l’hybridité, de la navigation sans rupture ni points de suture d’une culture et d’une langue aux autres.
Il ne s’agit pas d’un saut de cabri aléatoire, mais d’une première tentative d’approche de la langue, apparentée à celle qu’on déploie dans une stratégie de séduction. La référence à Tintin peut prêter le lecteur pinailleur à sourire, celle, permanente, à Racine, le lui effacera au même titre que les références connexes liées à des personnages secondaires. Le rapport à la langue de Tawada et de ses personnages tient du rapport amoureux, il est charnel, chargé d’émoi, mais aussi d’interrogations incisives où affleurent les questions de pouvoir et de ce qu’on se raconte sur nos identités. Cette courte scène devant la boutique en est une illustration, le lèche-vitrine y est mis en œuvre au pied de la lettre, avec la langue.
Le œuvres de Y. Tawada sont publiées chez Verdier en français et au Konkursbuch - Verlag Claudia Gehrke en allemand.



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