Accueil du site > Les Lyriades > Le Centre de la langue française d’Angers > Le français dans le monde > La vitrine des curieux > Les minorités francophones canadiennes hors Québec : une situation de (...)

Les minorités francophones canadiennes hors Québec : une situation de francophonie minoritaire et divisée


Lorsqu’on pense au Canada en des termes (socio)linguistiques, l’on a souvent tendance, en France du moins, à le représenter de façon caricaturale comme un espace majoritairement anglophone dans lequel l’on trouve une enclave que l’on croit exclusivement francophone, le Québec. Pourtant, la réalité sociolinguistique et ethnoculturelle du pays est bien plus complexe que cela, tout autant qu’elle en est conflictuelle.

Bien souvent méconnues à l’extérieur du pays, les minorités francophones au Canada sont les communautés francophones résidant non pas au Québec où le français est majoritaire (mais non exclusif) mais dans les autres provinces du Canada, majoritairement anglophones. Leur situation sociolinguistique et culturelle reflète une partie de la réalité sociolinguistique et ethnique de ce pays. Elles incarnent également une situation inédite du français sur le plan international et dans l’ensemble de la francophonie puisqu’elles sont un des rares cas où le français connaît une situation de langue minoritaire.

La situation du français dans ces communautés minoritaires du Canada est bien plus complexe et conflictuelle qu’il n’y paraît à première vue. Bien loin du modèle d’un Canada uniformément bilingue comme le souhaitait Pierre-Eliott Trudeau, le pays se trouve encore aujourd’hui divisé en communautés ethnolinguistiques qui ont tendance à se fermer aux autres et à se replier sur elles-mêmes. Ces frontières linguistiques sont entretenues par des divergences de perception de la langue et de la notion de « francophone » et même de « locuteur ». « Francophone » reflète bien souvent chez ceux qui s’en revendiquent une dimension non pas seulement linguistique mais bel et bien ethnique et communautaire : l’on ne peut devenir francophone, l’on naît francophone. L’importance du concept pourtant très contesté dans la communauté scientifique de « locuteur natif » entraîne cette situation de repli communautaire, de sentiment d’exception et de « glottophobie » telle que l’entend Philippe Blanchet, à savoir une stigmatisation et une discrimination sur des critères linguistiques, et donc nécessairement sociaux et communautaires également. Bien que le pays mène une politique d’ouverture au plurilinguisme sur le modèle multiculturaliste anglo-saxon et encourage le bilinguisme précoce en proposant des enseignements en français dans toutes les écoles publiques et de nombreuses classes d’immersion en français, l’institution scolaire se fait le catalyseur de cette discrimination « ethnolinguistique » en distinguant systématiquement (dans certaines provinces en tout cas) les enfants dits « francophones » des enfants dits « produits d’immersion ». De ce fait, ces enfants, bien qu’ils soient tous scolarisés majoritairement en français, ne fréquentent pas les mêmes écoles.

Cette situation de repli s’explique en partie par la sensation qu’ont les francophones minoritaires d’être démunis face à la forte hégémonie de l’anglais, mais aussi face à ce qu’ils perçoivent comme un délaissement et un mépris de la part du Québec. En effet, l’on constate de la part de ces communautés une volonté non seulement de se détacher des communautés dites « anglophones », mais également de revendiquer leur exception face au Québec duquel elles ne se sentent pas soutenues. Cependant, la mobilité croissante des jeunes canadiens et leur plus grande connaissance du pays dans son ensemble, mais aussi du monde en général semble être de bonne augure pour une évolution progressive de cette situation vers plus d’homogénéité et moins de tensions communautaires à l’avenir.

Mathilde Cames

Bibliographie :
- BOUDREAU Annette. « Quel français enseigner en milieu minoritaire ? Minorités et contact de langues : le cas de l’Acadie. », Glottopol, n°6, Juillet 2005.
- DABENE, Louise. « Langue d’appartenance ». Repères sociolinguistiques pour l’enseignement des langues. Hachette. Paris. 1994.
- DALLEY, Phillis. « Héritiers des mariages mixtes : possibilités identitaires ». Éducation et francophonie 34.1 (2006) : 82-94. Web 10 octobre 2015.
- LANDRY, Rodrigue ; DEVEAU, Kenneth & ALLARD, Réal.
« Vitalité ethnolinguistique et construction identitaire : le cas de l’identité bilingue ». Éducation et francophonie 34 :1 (2006) : 54-81. Web 10 octobre 2015.
« Lois constitutionnelles de 1867 à 1982 ». Site web de la législation (Justice). Gouvernement du Canada, 8 octobre 2015. Web. 10 octobre 2015.

- PILOTE, Annie & MAGNAN, Marie-Odile. « La construction identitaire des jeunes francophones en situation minoritaire au Canada : négociation des frontières linguistiques au fil du parcours universitaire et de la mobilité géographique ». The Canadian Journal of Sociology 37.2 (2012) : 169-195. Web. 15 septembre 2015.



Suivre la vie du site Suivi des publications (RSS 2.0) | Plan du site | Espace privé