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- Le paradoxe étymologique de la « foi »


Le paradoxe étymologique de la « foi »

Le mot « foi » dérive, dans son double sens d’engagement (donner, tenir, violer sa foi) et de confiance (avoir foi en quelque chose ou en quelqu’un), de la fides latine. Dans son étude de la fides, Gérard Freyburger rend compte de la diversité sémantique de cette notion, qui signifie à la fois la loyauté, la promesse, la protection, le crédit et la confiance, ainsi que, dans des contextes plus spécifiques, le crédit, le gage, la garantie . Dans un contexte militaire, la fides renvoyait également à l’acte par lequel le vaincu s’en remettait à la foi du vainqueur : cette pratique de la fides in deditione était ambivalente, puisqu’elle engageait le vainqueur à faire preuve de clémence vis-à-vis du vaincu, mais soumettait entièrement ce dernier au bon vouloir du vainqueur. Cette ambiguïté se retrouve dans les pratiques individuelles de la fides, qui désigne fondamentalement le lien par lequel un individu se lie à un autre, via la parole qui est donnée et acceptée. Ce schéma semble faire apparaître une profonde réciprocité, une égalité entre celui qui engage sa « foi » et celui qui la reçoit. Dans le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Benveniste observe pourtant que « si l’on passe en revue les différentes liaisons de fides et les circonstances où elles sont employées, on verra que les partenaires de la “confiance” n’ont pas situation égale ». En effet, « celui qui détient la fides mise en lui par un homme tient cet homme à sa merci ». Si « mettre sa fides en quelque d’un autre procurait en retour sa garantie et son appui », cela même « souligne l’inégalité des conditions ». On retrouve ce rapport de soumission dans les pratiques médiévales de la « foy », au premier rang desquelles se trouve la « foy & hommage » due par le vassal à son suzerain. La prise en considération du contexte de la « foi » découvre le rapport de force que dissimule l’étymologie. Alors que la « foi » semble supposer l’égalité de celui qui l’engage et de celui qui la reçoit, c’est souvent dans un rapport de force déséquilibré que se joue le jeu de la fides, rapport de pouvoir et d’obéissance. Alors que la confiance et la sincérité contenues dans la « foi » semblent se situer du côté de la liberté, leurs conditions historiques et sociales peuvent les rejeter vers la contrainte. Articuler l’étymologie et les pratiques historiques de la « foi » fait ressortir une notion paradoxale, prise entre liberté et contrainte, affirmation de soi et soumission à l’autre.

Clément Beuvier


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