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- C’est une langue belle…

Ou les richesses du français québécois

Lorsque l’on se rend au Québec, un certain temps est nécessaire pour comprendre la langue que parlent ses habitants. Pourtant cette langue, c’est le français. Mais un autre français. Un français habité par une autre histoire aujourd’hui vieille de 403ans, que les colons français ont importé en même temps que leurs tentes et leurs lois, et qui a grandi ensuite, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, comme un arbre qu’on plante et qu’on laisse s’élever seul ensuite. C’est une langue belle, affirme Yves Duteil, chantant les mérites d’une langue riche, douce, tendre, et joyeuse [1].

« Elle a jeté des ponts par-dessus l’Atlantique ; Elle a quitté son nid pour un autre terroir »

Pour comprendre cette langue belle, il faut d’abord en rappeler les deux sources capitales.
En 1608, Samuel de Champlain a pour mission de coloniser la région entourant La Grande Rivière de Canada, connue aujourd’hui sous le nom de Fleuve Saint-Laurent. C’est ainsi que la langue française entre en terre québécoise, déchargée des bateaux en même temps que les bibles et les outils de campement. Très vite, il devient impératif que la langue française soit au cœur de l’harmonie entre les peuples déjà présents sur cette terre et celui arrivé fraîchement d’Europe. Assez rapidement, on loue les qualités de la langue française parlée par les amérindiens, que l’on qualifie d’homogène et gracieuse. Cependant, lorsque le Québec est cédé au Royaume de Grande Bretagne en 1763, la langue française est priée de quitter feue la Nouvelle France. James Murray notamment, œuvrant pour la désormais Province of Quebec, doit installer la langue anglaise comme canon linguistique. Les colons britanniques affluent, et c’est tout un langage qui est contraint de s’adapter à cette nouvelle population. Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que le Canada prenne la voie de son indépendance, et 1974 pour que le français soit reconnu comme langue officielle et langue de travail au Québec. [2]

La touche anglophone : « Sertie dans un étau mais pourtant si féconde »
Cette grande diversité, la langue du Québec en porte encore la trace, comme le signe inaltérable d’une Histoire qui s’assume. C’est pourquoi le français québécois est un savant mélange de français et d’anglais. Le Québec étant situé entre des états anglophones, l’anglais y est bien sûr présent. Parmi les « anglicismes » du français québécois, on pourrait penser à l’impératif de breaker (freiner) quand on roule trop vite en voiture, où à l’excitation qui nous fait être sur un hi. Au Québec on checke au lieu de regarder, et on sort avec sa gang, son groupe d’amis. Ce qui est intéressant, c’est de noter l’appropriation des mots anglais par une langue française, et donc une francisation de la prononciation des mots : par exemple, le mot bicycle anglais, qui est prononcé « bicique » au Québec.
Si l’emploi des anglicismes est donc courant, il faut souligner qu’on essaie pourtant de les limiter, car beaucoup de Québécois tiennent à leur langue française. Aussi, au lieu d’aller faire du shopping, on va magasiner, et on ne « chatte » pas sur Internet, on clavarde (mot dérivant du clavier). On ne reçoit d’ailleurs pas de mails, mais bien des courriels (en France, c’est également l’usage recommandé, mais les habitudes ont la dent dure).

Les influences françaises : « Une bulle de France au nord d’un continent »
Outre cette évidente influence anglaise, on remarque que le français est bien là, ancré, assis dans la culture québécoise. Et ce qui est intéressant, c’est de noter les nombreux archaïsmes dont est emprunt le français québécois. Aussi, il ne faut pas s’étonner de voir une serveuse vous demander « quel breuvage » vous souhaitez boire. On surprend alors, entre le bloc-notes électronique de la serveuse et le bruit lointain de l’autoroute, un mot tout droit venu du français médiéval. De la même façon, on vous proposera un chandail si vous avez froid, ou on vous demandera de peinturer un mur (c’est l’ancêtre de peindre, venu du XIIe siècle). Enfin, pour vous déplacer, vous monterez en char (voiture ; « char » vient de l’ancien français charriotte). Le français québécois est donc en quelques sortes un conservateur de mots désuets en France.

« C’est une langue belle à qui sait la défendre, elle offre les trésors de richesses infinies »
Ces quelques exemples sont amusants, et parfois bien connus des français amoureux du Québec. Mais ce que l’on sent avant tout dans le français québécois, c’est cet amour de la langue française, la volonté de la sauvegarder et de lui rendre hommage au quotidien. Lorsque l’on se rend au Québec, on s’étonne parfois de ce français « déformé » que parlent les québécois, et l’on s’attarde sur leur accent chantant, dépaysant, étonnant. « On dirait que le vent s’est pris dans une harpe et qu’il en a gardé toutes les harmonies », nous chante Duteil. On se dit que c’est bien étrange, de parler ainsi. Mais au fond qu’il est drôle, le français qui, au Québec, croit que ce sont les autres qui parlent étrangement.

Anaïs Boulard

Notes

[1] La langue de chez nous, chanson d’Yves Duteil écrite en 1985 et récompensée d’un oscar de la meilleure chanson française et de la médaille d’argent de l’Académie française en 1986.

[2] Date de la « Loi sur la langue officielle », ou « loi 22 ». Cette loi est abrogée trois ans plus tard pour laisser place à la « Charte de la langue française ».



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