Accueil du site > Les Lyriades > Le Centre de la langue française d’Angers > Français historiques, variés et courants > La vitrine des curieux > La dérive sémantique des mots

- La dérive sémantique des mots


La dérive sémantique des mots

Si l’on sait que le français n’a pas existé de toute éternité et s’est construit en se fondant sur la langue originelle latine, on ne perçoit néanmoins pas (plus) toujours les glissements sémantiques qui ont pu s’opérer. Tantôt amusantes, tantôt étonnantes, voire tout à fait inattendues, ces modifications nous apprennent à accorder une attention nouvelle aux mots les plus usuels.
L’hypocrite, par exemple, ce fieffé menteur qui dissimule sa véritable personnalité et affecte, le plus souvent par intérêt, des opinions, des sentiments ou des qualités qu’il ne possède pas, désignait à l’époque grecque l’acteur de théâtre. Le glissement est ici évident et relève de la métaphore ; l’hypocrite, en somme, c’est celui qui joue un rôle.
Quant au vilain, qui n’avait rien demandé, voilà qu’on lui attribue une laideur, physique ou morale, nullement motivée par l’origine sémantique du mot. Au Moyen Âge, celui-ci ne fait que désigner un paysan libre, par opposition avec le serf, lequel est placé sous la tutelle d’un seigneur ; vilain pouvait alors prendre un accent mélioratif, l’homme n’ayant d’autre maître que Dieu seul. Les choses ont bien changées, et rapidement. Dès le XIIe siècle, il prend les couleurs de la bassesse : on voit dans le vilain un homme vil, rustre et grossier, car l’on pense voir dans vilain la racine vilis, -is, -e, signifiant « de peu de valeur, méprisable ».
Le vasistas, ce petit vantail vitré, ménagé dans une porte ou fenêtre, résulte d’une évolution assez cocasse ; son origine provient ainsi de la question que posait le guichetier allemand à son allocutaire français, « was ist das ? », littéralement « qu’est-ce que c’est ? », pour demander à ce dernier ce qu’il souhaitait.
Mesdames, sachez que la robe ne vous était, dans d’autres temps, pas exclusivement réservée ! Si, aujourd’hui encore, l’on parle de la robe du prêtre (prendre la robe) ou du magistrat en tant que vêtement long d’un seul tenant, ce terme recouvrait une tout autre réalité lorsqu’il fut introduit dans le vocabulaire français. Proche du sémantisme du verbe anglais to rob, « voler », il signifiait « le butin, le larcin » en Ancien Français, souvent à propos des prises de guerre sur les champs de bataille. Or, que pouvait-on voler à son adversaire au Moyen Âge ? Outre l’épée et le cheval, le vêtement était, à une époque où l’on n’en changeait pas tous les jours, un objet d’une grande valeur. Le sens s’est donc peu à peu restreint à ce vêtement dont on dépouille le vaincu (d’où le verbe dérober, au sens strict « enlever la robe »), pour ne conserver par la suite que le sens de simple vêtement de la femme, du prêtre ou du magistrat. Voilà pourquoi les hommes ont, eux aussi, droit à leur garde-robe !
Si « rien » signifie, de nos jours, l’absence de toute chose, l’étymologie nous ramène pourtant au rem latin, qui signifie alors... « la chose » ! C’est du fait de son emploi récurrent dans les tournures négatives que ce substantif a subi une désémentisation et a été relégué au rang de pronom ; il ne sert plus guère aujourd’hui qu’à compléter la négation.
Semblable à une peau de chagrin, le sémantisme de merci n’a eu de cesse de se réduire au fil des siècles, proportionnellement, semble-t-il, à la fréquence de son emploi. En effet, ce terme, si courant qu’il en devient commun, recouvrait autrefois bon nombre de significations. Issu du latin mercedem, signifiant « le salaire, la récompense », sa dimension de bien matériel s’estompe en Ancien Français pour laisser place aux sens de « faveur » accordée à autrui, de « pitié » (cette entrée nous révèle la véritable signification des expressions crier merci ou être sans merci, toujours en usage de nos jours), ou encore de « grâce que quelqu’un accorde, bon vouloir ». Cette dernière acception donne tout son sens à des expressions ayant conservé ce sens archaïque ; ainsi de être à la merci de quelqu’un ou de la plus courante, et néanmoins ô combien erronée, Dieu merci. Avant de s’appauvrir tout à fait, le sens se déplace une dernière fois ; de celui qui accordait sa grâce, il glisse vers le bénéficiaire de celle-ci et indique la reconnaissance envers la personne la lui dispensant. À présent monosémique et masculin (car la merci appartenait au genre féminin en Ancien Français), notre merci actuel est l’héritier, certes bien affaibli, de cet ultime sens.
Si le chétif est, lui aussi, d’une si faible constitution, c’est qu’il la tient de sa condition de captif. Bien que ces deux mots soient synonymes au Moyen Âge, le chétif s’est spécialisé pour qualifier celui qui est faible, tandis que le captif a conservé le sémantisme originel.
Le travail n’était, à l’origine, pas si anodin. Issu de tripalium, il signifiait alors torturer ! Victime d’un progressif affaiblissement sémantique, il est aujourd’hui employé pour définir le labeur quotidien. Et dire que l’on persiste à affirmer que « le travail, c’est la santé »... !
Marianne Ritier


Suivre la vie du site Suivi des publications (RSS 2.0) | Plan du site | Espace privé