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- Singulière passion... Étude lexicale


L’histoire des mots présente souvent des curiosités, ce qui fait de l’étymologie une science à la fois inexacte et passionnante. Le mot de passion, précisément, est un de ces termes dont le sens a connu une trajectoire assez irrégulière.
Le terme latin dont il est directement issu, passio, est le déverbal du verbe patior qui signifie subir, mais également souffrir. Le terme passio, qui n’appartient pas au latin classique, a un sens d’abord mécanique c’est-à-dire le sens contraire d’action. Notons qu’aujourd’hui aucun substantif français ne remplit se rôle, puisque passivité, terme qui s’approche le plus de cette idée signifie davantage l’absence d’action que le seul fait d’être l’objet d’une action extérieure.
Le latin ecclésiastique l’emploie ensuite pour designer ce que nous appelons à sa suite la Passion du Christ, c’est-à-dire le supplice infligé à Jésus pour les derniers jours de sa vie terrestre. Dans cet emploi particulier, le substantif porte les différents traits sémantiques du verbe dont il est dérivé c’est-à-dire non seulement l’idée de subir, mais plus particulièrement celle de souffrir.
La langue classique conserve les deux acceptions du terme. Le sens mécanique est le premier donné par Furetière dans son dictionnaire, le plus proche du sens premier. C’est le sens qu’on retrouve chez Descartes dans sa théorie des passions de l’âme : l’âme étant pour lui de nature matérielle, quoique très subtile, les différentes émotions que nous ressentons sont donc, selon lui, le résultat de mouvements qui lui sont imprimés de manière mécanique. On remarque également à cette époque une spécialisation du terme dans cette passion de l’âme particulière qu’est l’amour comme on peut le voir dans les tragédies classiques. C’est ensuite le romantisme qui attache passion à une certaine idée de l’amour : un sentiment extrême, destructeur, exalté, et qui ne peut trouver de solution que dans la consomption. C’est de sens qu’est dérivé l’adjectif passionnel, qu’on retrouve essentiellement à la locution crime passionnel où l’idée de violence est bien présente.
Le locuteur d’aujourd’hui n’attache pourtant pas spontanément passion à un de ces sens, du moins pas dans son acception la plus courante. En effet, le terme a pris une signification légèrement différente.
Prenons l’exemple d’un argument publicitaire : « une équipe de passionnés à votre service ». Nous sommes ici très loin de la vision morale héritée du stoïcisme qui condamne cet abandon à des forces qui nous privent du libre exercice de notre raison. Ce qui est valorisé, c’est l’élément émotif, sentimental, qui est vu comme la garantie d’un engagement sincère, motivé par l’attraction qu’exerce irrésistiblement la chose en question sur le passionné.
On retrouve dans une expression comme « un débat passionné » ou « la polémique, une passion française », cette idée, puisée dans les origines lointaines du mot, qu’une passion est quelque chose « de plus fort » que soi, qu’on se laisse emporter quand on est pris par la passion.
Une passion, donc, comme on peut l’entendre dans une locution comme « le foot, c’est sa passion », pourrait donc être définie comme un goût très vif, mais avec, au delà de la seule idée d’intensité, celle que la passion n’est pas choisie mais a ceci de commun avec la vocation qu’elle semble venue de l’extérieur. On ne décide pas d’être passionné, quel que soit le zèle avec lequel on se mette à cultiver tel ou tel intérêt. Passionnant, à ce titre n’est pas l’exact symétrique du participe passé (sur l’axe : actif/passif), puisqu’il ne signifie pas « rendre passionné » mais qu’il ne figure somme toute que comme simple superlatif pour intéressant (« cette conférence était passionnante »).
On voit donc que le mot oscille non seulement entre différents niveaux d’intensité, allant du superlatif au simple sens physique, mais également entre différents champs d’application ; mais aussi que malgré toutes les évolutions qu’il connaît, le sens ancien et primitif continue d’informer en profondeur la signification du mot.
Claire Monnier


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