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Nos auteurs ont-ils du génie ou du talent ?


Nos auteurs ont-ils du génie ou du talent ?

C’est effectivement une question qu’on pourrait légitimement se poser à ne considérer que l’évolution historique de ces termes.
De ces deux mots, talent est le plus ancien et son origine est bien connue : il s’agit du mot latin talentum, emprunté au grec, qui désigne un poids d’environ 25 kilogrammes. En or ou en argent, le talent servait de monnaie de compte pour les sommes élevées. Le talent se mesurerait-il au poids ? Comment est-on passé de ce sens matériel au sens actuel, c’est à dire celui de « don naturel » ?
Une première hypothèse serait qu’effectivement le talent est « le poids qui fait pencher la balance », c’est à dire « la décision qui emporte la volonté ». A la Renaissance, une influence nouvelle aurait fait varier le sens du mot : la « Parabole des talents » dans l’Evangile de Matthieu : le talent enterré par le serviteur infidèle serait le don naturel qu’il n’a pas su faire fructifier.
Pour rester plus près des usages attestés, disons qu’au Moyen Age, le mot appartient plus au domaine de la volonté qu’à celui du jugement ou des aptitudes. Il a souvent le sens de désir, d’intention. Encore au XVIe siècle, Rabelais l’utilise dans cette acception lorsque, dans la « Pantagrueline Pronostication », il prédit que les hommes « quelquefois riront lorsque n’en auront talent ». Toutefois, au cours du siècle, ce sens régresse et le mot se charge d’une signification nouvelle : celle d’aptitude et de capacité. Boileau conseille, par exemple, à l’écrivain médiocre : « Soyez plutôt maçon si c’est votre talent ». Le mot est même utilisé pour désigner les plus hautes aptitudes et entre dans les éloges des Grands. Ainsi Bossuet glorifie les talents du Prince de Condé dans l’oraison funèbre qu’il lui consacre.
Mais ce mot va se trouver, dès le XVIIIe siècle, concurrencé par celui de génie qui n’est qu’un emprunt de date plus récente au latin genius : esprit qui préside à la destinée de chaque homme. C’est ce sens que l’on retrouve dans l’expression « être le bon génie ou le mauvais génie de quelqu’un » et dans le nom générique donné aux créatures fantastiques des contes.
Dans le latin impérial, on trouve toutefois le mot genius avec le sens d’inspiration. C’est celui qui apparaît sous la plume de Du Bellay dans la Défense et Illustration de la langue française (1549) : il parle de la particularité des poètes qui ont « cette énergie, et je ne sais quel esprit qui est en leurs écrits que les Latins appelaient genius ». Les écrivains du XVIIe siècle l’emploient au sens de « don naturel » et Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie place le génie parmi les éminentes qualités du poète. La Bruyère utilise le mot à côté de celui de talent, le génie désignant le don naturel, et le talent, l’aptitude. Rousseau établit une hiérarchie nettement en faveur du génie, n’accordant aux femmes que le talent, et les romantiques consacrent le triomphe du génie sur le talent : « Ah frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie » s’écriera Musset.
Cette valorisation du mot nous est restée à nous qui appelons « génie » ce qui est exceptionnel dans tous les domaines. Le talent, quoique toujours prisé, a perdu le sens fort qu’il pouvait avoir au XVIIe siècle mais reste tout de même révélateur de qualités indéniables et singulières.


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