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Des mots des Pays de Loire : énigmes et résonances

par Francoise Sorel de l’université de Bordeaux 3, candidate aux prix des Lyriades décerné le 10 décembre prochain.

Le taupier :
« Au bourg se trouve un bordager. Il fait à l’occasion l’office de l’affranchisseur, défaillant depuis des mois, et s’est avéré fort habile hongreur. Mais quel piètre taupier ! ». Cet énoncé est factice ; il n’est qu’une concrétion fantaisiste de quelques noms de métiers anciens attestés dans d’authentiques documents conservés aux archives départementales de la Mayenne et de la Sarthe.
Lorsqu’un lecteur butte sur un terme qu’il ne connaît pas, il est souvent confortablement installé dans un fauteuil. Le dictionnaire est loin sur l’étagère et l’ordinateur ronronne à l’autre bout de la maison. Il se peut que le lecteur joue l’ignorance, joue à saute-mouton avec cet inconnu. Mais si l’occurrence se répète, si le fauteuil est très moelleux, l’étagère tout là-bas, inaccessible, sans doute le lecteur se mettra-t-il aux devinettes.
Mais par quel bout commencer face à notre énoncé ? Notre lecteur n’est pas des plus intrépides et s’accroche en premier lieu à la prise la plus facile : celle du « taupier », en raison de la proximité avec le nom de l’animal. La piste de la taupe est moins inoffensive qu’on pourrait l’imaginer. Le lecteur hésite : le bordager du bourg est-il, en somme, un éleveur ou un chasseur de taupes ? Mais pourquoi élèverait-on des taupes ? Ces bestioles peuvent-elles d’ailleurs seulement s’élever ? Le lecteur a naguère croisé un cocher vêtu d’un manteau en chats. Alors ?
Le fauteuil est moins moelleux. Perplexe, le regard du lecteur s’oriente vers le rayonnage de l’étagère où trônent les dictionnaires, et se fixe, hébété, sur celui d’anglais. Ses yeux s’affolent et il ne peut s’empêcher d’accabler le carnet noir qui traîne sur la table d’un regard plein de reproches et d’un feulement de dégoût. Moleskine. Le souvenir de cette douceur si singulière au toucher, l’aspect si suave cèdent le pas à l’âcreté des effluves de tannerie et d’équarrissage.
Le fauteuil est bien dur. Mais le lecteur si veule. Et joueur. Il s’empare, espérant une échappée plus douce, du terme suivant : le hongreur. Mais le terme sent vraiment la castration à plein nez. Aussi se rabat-il sur l’affranchisseur. Affranchisseur ! Voilà un joli mot nimbé de liberté, ou laissant peut-être miroiter la promesse d’échanges aux longs cours.
Le fauteuil n’est plus si raide. Le lecteur reprend sa phrase, les alentours textuels viennent brutalement mettre un terme à ses divagations, il est si volontiers vagabond ! Hongreur et affranchisseur s’érigent en duo castrateur et le fauteuil devient par trop inconfortable. L’appel du dictionnaire est enfin entendu. Et le lecteur est très content d’apprendre qu’un bordager est un paisible fermier du Maine et qu’il fut si piètre taupier. Et fort marri de découvrir l’office de l’affranchisseur, hongreur généraliste.

« Latin venu à pied »
Étranges croisements. Lors d’une ballade aux confins de la Sarthe et de la Mayenne, dans le bourg de Mont-Saint-Jean, un promeneur, baigné de langue d’oc, est arrêté tout net par les paroles d’un vieil homme à sa fenêtre. Pardon ? Le sourire en bras de chemise répète sa remarque, mais le promeneur n’entend pas mieux. Dans le doute, il répond « oui », premier pas maladroit vers l’oïl. Et une cascade de mots déferle par la fenêtre. Des mélodies étrangement familières mais qui ne font pas sens. « Oui » répète notre promeneur, dissimulant son embarras derrière un sourire, mais les pensées, dépassant le premier « Mais, qu’est-ce qu’il me dit ? », s’évadent au gallo de la grand-mère. Un parler qui a les parfums de l’enfance et fait tendre l’oreille. Alors, le promeneur s’arrête sous la fenêtre et la conversation s’étoffe d’elle-même. L’idiome n’est pas tout à fait le même, mais le sens émerge au fil des phrases et une autre mélodie s’invite dans l’esprit du promeneur,
Ce pays n’est point plat bien que de presque Flandre,
Et il n’est point français, bien que de presque France.
On y parle wallon, latin venu à pied,
Le sens y est dans le son et les mots font danser.

Et voilà que la Wallonie de Julos Beaucarne, à travers sa chanson Coqs et Lions de 1984, vient éclairer le Perche et le Maine des années 2000 par d’étranges interférences avec un parler sarthois inconnu, et les souvenirs du gallo de la grand-mère, autre « latin venu à pied ».



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