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- L’orthographe en débat


C’est un sujet qui agite la communauté française et francophone depuis les recommandations du Bulletin officiel de l’Education nationale du 26 novembre 2015 : « L’enseignement de l’orthographe a pour référence les rectifications orthographiques publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990 ». Ces recommandations de l’Académie française concernent environ 2 000 mots qui posséderont désormais deux orthographes. Voici les principales modifications du décret : On peut faire d’abord plusieurs constats : pourquoi avoir attendu 25 ans pour appliquer une réforme recommandée par les plus hautes instances ? Pourquoi les media n’y ont-ils pas accordé davantage d’attention auparavant ? Pourquoi le français a-t-il une orthographe si compliquée ?
S’il appartient à chacun de répondre aux deux premières questions, disons pour répondre à la troisième de manière simple que les complications de notre orthographe viennent essentiellement d’un déficit de lettres (26 si on néglige les rares œ et æ) par rapport au nombre de sons à transcrire (36 articulations). Cet écart de dix lettres a été comblé au cours de l’histoire par des correspondances substitutives si nombreuses que le français compte actuellement 133 graphèmes et présente un système complexe qui a pourtant fait l’objet de nombreuses simplifications plus ou moins admises.
Rappelons d’abord que la réforme de 1990 est bien peu de choses si on la compare aux modifications audacieuses proposées à la Renaissance, qu’on peut qualifier à juste titre de siècle de l’orthographe tellement les débats ont été vifs et nombreux parmi les grammairiens de l’époque. Mais les conservateurs s’imposèrent si bien que les réformes proposées alors ne virent véritablement le jour, et de façon partielle, qu’aux siècles suivants et surtout grâce à l’influence des imprimeurs hollandais qui s’étaient emparés de certaines propositions (usage du v et du j, non réglementés jusqu’alors, de la cédille, de l’apostrophe et des accents).
Ce sont sans doute les modifications proposées par la 3e édition du Dictionnaire de l’Académie française menée par l’abbé d’Olivet, soutenue par Montesquieu, Marivaux, Voltaire (adepte de la graphie ai pour oi) qui auront le plus de poids en apportant 6177 modifications. Citons, entre autres , la suppression des hiatus, des consonnes diacritiques internes (fenestre>fenêtre), la réglementation de l’usage du y (ayeul>aîeul), de l’orthographe des participes…Les éditions suivantes ajouteront la simplification d’une partie des lettres grecques, des lettres doubles, du z final ailleurs qu’à la 2e personne du pluriel et dans quelques mots brefs (p. ex. nez), une meilleure réglementation des accents graves et circonflexes, notamment. Par la suite, au XIXe et XXe siècle, de nombreuses tentatives ont échoué : celles de Littré, Sainte-Beuve, Passy, Grammont et plus tard des linguistes partisans d’une orthographe phonétique, comme Blanche-Benveniste, Chervel, Martinet, Thimonnier, celles du CILF, du CNRS…
C’est de l’ensemble de ces réformes que résulte notre orthographe actuelle avec ses qualités et ses défauts qui en font, comparativement à l’espagnol (qui a connu une réforme phonétique précoce : farmacia en témoigne), une langue difficile à écrire pour les écoliers et les étrangers, toutefois plus facile que l’anglais dont la prononciation est bien éloignée des graphies. Notre orthographe prisonnière des traditions de lecture, d’écriture et d’impression qui pèsent sur la mémoire de chacun, reste donc, comme en témoignent les débats actuels, difficile à réformer.
Ce sont sans doute les difficultés d’apprentissage du langage, mises en évidence par la scolarisation obligatoire, le développement des medias et les exigences professionnelles qui motivent à la fois l’application de la réforme de 1990 et ses mises en cause. La querelle des anciens et des modernes renaît et les arguments sont les mêmes : il faut respecter les étymologies, les marques graphiques qui distinguent les lettrés et revenir à un apprentissage de l’orthographe, raisonné et méthodique.
SSans aborder le dernier point qui semble évident et nous entraînerait loin du sujet, regardons de plus près les réformes proposées pour en mesurer les incidences. Il est clair qu’elles permettent une harmonisation des familles de mots (icône et iconolaste, grâce et gracieux, souffler et boursoufler …), qu’elles font entrer dans la langue les mots étrangers dont le pluriel sera désormais conforme à la norme française (jazzmans), qu’elles simplifient les accords des verbes pronominaux dont les règles sont complexes (elle s’est laissé appeler), l’usage du trait d’union (cent-trois), le pluriel des mots composés (des cure-ongles) et restituent la bonne prononciation dans quelques mots (puissè-je) et cela d’autant que les distinctions de sens, marquées par les circonflexes, seront maintenues (mûr et mur, il fût et il fut). Quant à la substitution du -gn au -ign (ognon pour oignon), elle fait suite aux simplifications admises autrefois dans certains mots (montaigne>montagne). On peut être plus réservé quant à la suppression de certains accents circonflexes qui rappellent une lettre étymologique (p. ex. voute, il plait) ou encore permettent la distinction entre [a] et [a] ou [o] et [], [œ] et [ø] bien différenciés en français officiel et dans certaines régions (bateau et château, clone et aumône, jeune et jeûne…). Ce qui semble plus ennuyeux, c’est l’équivalence de deux graphies pour un même mot et, par conséquent, l’introduction d’une norme aléatoire dans les usages et à l’école : l’idée que la règle est floue et que l’orthographe peut varier risque de s’imposer et de donner libre cours à d’autres fautes.
Mais, rappelons-le, il ne s’agit que de 2 400 mots soit environ 4 % du lexique en usage dans la langue française et il y aurait sans doute encore d’autres aménagements à faire ne serait-ce que pour supprimer les lettres fautives rajoutées dans les mots au cours de l’histoire.
(F.A.-D.)