Accueil du site > Les Lyriades > Le Centre de la langue française d’Angers > Français historiques, variés et courants > La vitrine des curieux > Norme, standard et traitement de la variation dans l’espace francophone

- Norme, standard et traitement de la variation dans l’espace francophone


Le français, comme toute autre langue, n’est pas statique. Il a évolué au cours des années et en contact avec d’autres langues et sociétés. Même en France ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’il s’est imposé de façon unanime comme première langue sur une volonté d’unification du peuple français par l’étouffement des cultures, langues et particularismes régionaux et l’élaboration d’un roman national basé sur l’uniformité, l’unicité et l’indivisibilité du peuple français. Ce processus d’uniformisation a donc été fondé sur une politique linguistique unilingue visant à imposer une langue et un modèle normatif de cette langue comme seule langue de communication légitime. L’on voit ainsi émerger, non seulement une forme de langue dite « standard », c’est-à-dire connue et accessible à tous, mais aussi d’une forme normée et rigide, et donc discriminante. Elle permet une sélection sociale en incluant ceux qui la connaissent et excluant ceux qui ne la « maîtrisent » pas. Standardisation et normativisation semblent donc être des concepts différents et recouvrant des objectifs politiques distincts, l’un positif d’ouverture et d’élargissement des échanges, et l’autre négatif d’effacement des particularismes culturels des individus. Pourtant, ces deux concepts sont bien souvent confondus, dans le langage courant comme dans les pratiques, et ce plus ou moins sciemment.
La standardisation du français et la normalisation de ce standard présentent de nombreux avantages : elles permettent de faciliter les échanges au sein de l’espace francophone à l’ère de la multiplication des échanges entre des communautés jusqu’alors isolées les unes des autres, échanges engendrés par le capitalisme et la mondialisation. Elles favorisent également la diffusion de valeurs et de culture communes à une communauté, élément qui, selon Baylon (1996), est constitutif de la liberté des citoyens. La langue est en outre un élément fondateur de l’unification d’une communauté et de la constitution de son identité : la langue standard devrait donc permettre, en théorie, l’émergence d’une culture et d’une identité francophones unissant tous les locuteurs de la langue à travers le monde et permettant ainsi à la francophonie de devenir réellement le contrepoids à l’hégémonie anglophone qu’elle aspirerait à être.
Cependant, le caractère uniformisant du concept de norme, qui s’articule essentiellement autour d’un « bon » français « de France » engendre une ségrégation autour de l’adhésion ou non à celle-ci, créant ainsi des tensions au sein des communautés francophones et entre ces communautés en opérant une hiérarchisation entre variétés standard et non-standards. Ce phénomène entraîne une aliénation des locuteurs par rapport à la langue, la sensation que la langue leur échappe et ne leur appartient pas. La norme est donc réduite à sa simple fonction uniformisante, ce qui lui fait perdre sa légitimité auprès des locuteurs et lui enlève le caractère identitaire et le lien langue/culture, pourtant souvent mis en avant comme essentiels à la vie d’une langue et d’une communauté à travers cette langue. Cela amène à se poser la question du bien-fondé du concept de « français international », et à la conception, peut-être trop centrée sur la France, de l’espace francophone : cet espace a-t-t-il besoin d’un modèle linguistique unique pour exister ? L’enseignement/apprentissage de la langue au sein de cet espace a-t-il vocation à faire des apprenants des citoyens capables de se faire comprendre partout ou bien à les ancrer dans un territoire et une communauté, les leurs, et à continuer à faire perdurer la langue et la culture dans cette communauté et cet espace donnés ?
Tous ces questionnements résultent de deux conceptions antagonistes de la langue et de l’espace francophone, tiraillés entre conceptions universalistes et de préservation de l’identité locale. Une des problématiques majeures de la francophonie est donc de trouver un moyen de s’affranchir de ce dilemme et de trouver un juste milieu entre préservation des identités multiples et union et intercompréhension. Il en est de même pour la diffusion du français en dehors de l’espace francophone. La francophonie doit donc redéfinir ses objectifs et sa fonction ainsi que son organisation pour se rapprocher au plus près des besoins de tous ses membres.

Mathilde Cames

Bibliographie :

- BLANCHET, Philippe : Discriminations : combattre la glottophobie. Editions TEXTUEL, 2013.
- BAYLON, Christian. Sociolinguistique : Société, Langue et Discours. Chapitre 16 : « La norme et les hommes ». 1996. pp. 161-172.
- CAITUCOLI, Claude ; DELAMOTTE-LEGRAND, Régine ; LECOMTE, Fabienne. « L’usage de la langue dans l’institution scolaire et universitaire : variation et perception de la variation » dans Jacqueline Billiez & Didier de Robillard, éd. Cahiers du français contemporain n° 8 Français : variations, représentations, pratiques. Avril 2003. pp. 19-34.
- CALVET, Louis-Jean. « Approche sociolinguistique de l’avenir du français dans le monde ». Hérodote. Mars 2007. pp. 153-160.



Suivre la vie du site Suivi des publications (RSS 2.0) | Plan du site | Espace privé