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- La compréhension des littératures francophones par les théories postcoloniales


Dans « Perspectives postcoloniales » de Littérature francophones et Théorie postcoloniale, Jean Marc Moura propose des procédures d’analyse des littératures francophones postcoloniales. Il écrit alors que « la littérature non seulement tient un discours sur le monde mais gère sa propre présence dans ce monde. Les conditions d’énonciation du texte littéraire sont indéfectiblement vouées à ce sens ». Ainsi l’œuvre littéraire s’articule à son environnement, son histoire, sa géographie. Chaque œuvre est déterminée par des réalités qui sont propres à son contexte d’écriture. C’est en ce sens que l’œuvre de Camus doit être réintégrée dans l’Histoire algérienne et que l’œuvre de Gomez Arcos s’inscrit pleinement dans l’Histoire espagnole post-guerre civile. Au même titre que la contextualisation nous renseigne sur le sens profond d’un texte littéraire, la langue et les figures stylistiques qui en découlent, la forme, nous renseignent également sur l’imaginaire de l’écrivain. En effet, comment comprendre des jeux de mots dans une langue étrangère sans connaître ladite langue ? Ainsi, une œuvre renvoie de part en part à ses conditions d’énonciation, elle se constitue en construisant son contexte et en étudiant l’énonciation on étudie par la même l’activité créatrice par laquelle l’œuvre se construit son monde. La littérature n’est donc pas passive par rapport à son contexte d’énonciation dans la mesure où elle tient à la fois un discours sur le monde et gère sa propre présence dans ce monde. Jean-Marc Moura cite à ce propos Dominique Mainguenau : « le texte, c’est la gestion même de son contexte. »
Cependant, si la contextualisation est nécessaire pour la lecture et l’interprétation d’une œuvre, une critique peut être émise. En effet, pour Edouard Glissant au cours d’un entretien avec Lise Gauvin publié dans L’Imaginaire des langues :
« On peut accéder à la structure d’une œuvre sans connaître réellement son langage, et c’est là qu’on peut dire qu’on ne peut plus écrire de manière monolingue. On écrit en présence d’un certain nombre de structures d’œuvres, comme celle de Faulkner, même si on ne connaît pas très bien la langue dans laquelle cette œuvre s’est incarnée, même si on n’est pas capable de saisir les particularismes de langage mis en place par cette œuvre. »

On peut certes comprendre la structure d’une œuvre écrite en langue étrangère et son sens premier, cependant on passera forcément à côté de l’implicite du texte si on ne maîtrise pas la langue. La critique postcoloniale s’est également appliquée à d’autres contrées que celles du corpus défini par Jean Marc Moura. Par exemple, la Caraïbe est devenue un lieu de réflexion théorique et critique puisque les intellectuels de ces espaces avaient peut-être fait du postcolonial en en traitant les sujets fondamentaux, à savoir l’identité, l’étude de la langue et des discours dominants. Une critique peut cependant être émise et elle le fut par Edouard Glissant dans un entretien avec Lise Gauvin : « Chaque fois qu’on lie expressément le problème de la langue au problème de l’identité, à mon avis, on commet une erreur parce que, précisément, ce qui caractérise notre temps, c’est ce que j’appelle l’imaginaire des langues, c’est-à-dire la présence à toutes les langues du monde. » Pour Edouard Glissant il s’agirait donc d’écrire et de lire un texte en ayant pleinement conscience de tous les imaginaires des langues qui habitent le texte. Ce qui m’amène à la question évoquée par Jean Marc Moura de la conscience culturelle et linguistique dans la mise en contextualisation des littératures francophones. Selon Alain Richard, la conscience linguistique est la « conscience de la multiplicité des langues, expérience d’une manière d’éclatement du discours, marqué par la diglossie et le métissage. » En effet, pour l’auteur francophone qui écrit dans un contexte plurilingue cette conscience linguistique est fondamentale et peut se faire conscience d’une insécurité.
Cécilia Allard