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Des mots du Québec et de la France

par nos candidates au prix des Lyriades

Carcajou (Kuekuatsheu)

Le carcajou, également connu sous le nom de glouton ou de wolverine chez les anglophones, est un animal proche de l’ours qui habite les forêts et la toundra québécoises. Considéré comme l’animal le plus féroce du Grand Nord malgré sa petite taille, il est capable de s’attaquer à des animaux bien plus gros que lui ; il a aussi la réputation de pouvoir enlever, sans se faire prendre, les appâts placés par les chasseurs dans leurs pièges. Les amérindiens du Québec l’ont ainsi surnommé « l’enfant du diable » parce qu’il se nourrissait des prises de leur chasse. Rien d’étonnant à ce que ce personnage ait alimenté l’imaginaire amérindien...
Carcajou est en effet le héros de nombreuses légendes autochtones québécoises, notamment chez le peuple Innu, originaire de la péninsule du Labrador. Appelé Kuekuatsheu, il y est vu comme le créateur du monde. Les mythes mettant en vedette ce personnage ont été perpétués sur l’ensemble du territoire innu et relatent de très nombreux épisodes de la vie de ce dernier. Carcajou est considéré par les autochtones du Québec comme un esprit farceur, le trickster, aussi appelé décepteur (en fonction des continents et des époques, cette figure existe sous différentes formes et sous différents noms). Il s’agit d’un démon à la fois créateur et destructeur, bouffon, sadique, dieu lubrique et meurtrier, qui se contente de suivre ses impulsions et ne possède aucune valeur morale ou sociale. Ses manigances, complots et combines profitent indirectement à l’humanité car ils illustrent toujours une leçon de sagesse ; ils ont finalement appris aux Amérindiens les bonnes manières de vivre.
Écouter et narrer les mythes de Carcajou est, aujourd’hui encore, un divertissement pour les Innus.
Laure-Anne Thévenet

Histoire de cœur

Que vous ayez un cœur d’or, de pierre ou d’artichaut, le cœur sur la main ou des haut-le-cœur, votre cœur a commencé de battre à Rome, sous le nom commun neutre cor, cordis, lui-même apparenté à la καρδία des Grecs anciens. Au Moyen-âge, il s’appelait cuer et désignait, alors, l’organe cœur et, par extension, la poitrine entière, l’estomac. Par métaphore, il était, également, le siège de la vie, celui des sensations et celui de la mémoire, la partie centrale d’une chose et enfin l’envie et le devoir. Large sémantisme ! Quant à la dernière acception, envie et devoir, il est intéressant de noter que le mot cuer a, par suffixation, donné naissance au corage. Cœur et courage ont donc une étymologie commune. Ainsi, au XVIIe siècle, qui était écoeuré, était sans courage.
Le français moderne a conservé essentiellement les acceptions désignant le cœur comme organe et comme siège des sentiments. Les autres significations se retrouvent toutefois dans certaines locutions de la langue moderne. Ainsi, dans l’expression avoir mal au cœur ou avoir des haut-le-cœur, le cœur désigne-t-il encore l’estomac. On retrouve l’idée de mémoire dans l’expression apprendre par cœur. Toutefois, au Moyen-âge, par cœur signifiait en imagination. Le malheureux qui disait avoir dîné par cœur n’avait, en fait, pas dîné : il en avait juste rêvé ! Dérivé du mot cuer, le verbe recorder qui signifiait alors se souvenir, a continué à exister dans la langue anglaise avec le verbe to record, enregistrer.
Valérie Weidmann

Au pays des merveilles

Le substantif merveille a pour origine mirabilia, forme neutre plurielle de l’adjectif latin mirabilis, lui-même dérivé du verbe mirari signifiant contempler. Le latin classique qualifiait de mirabilia ce qui présentait une forme de monstruosité ou les miracles de la nature : animaux bizarres, comètes, etc. En revanche, dans la Vulgate, mirabilia est toujours associé aux merveilles de la création divine, par exemple les miracles christiques.
En ancien français, le mot merveille a deux sens : soit il désigne un objet, un phénomène, parfois un prodige, suscitant l’étonnement ; soit il qualifie l’étonnement lui-même, la stupéfaction que la merveille inspire. Ainsi avoir merveille signifie éprouver de l’étonnement. Merveille porte toujours en soi une idée de subjectivité, à la différence de miracle ayant la même étymologie.
Au Moyen-âge, les merveilles ne sont pas forcément des évènements surnaturels, mais un spectacle qui provoque une violente émotion, un étonnement oscillant entre horreur et admiration. Ainsi, dans le Chevalier au lion, ce n’est pas la fontaine magique, avec ses ors et pierres précieuses, qui est qualifiée de merveille, mais l’orage qu’elle déclenche.
La langue classique découvrant - grâce à l’imprimerie et au savoir encyclopédique - les Sept merveilles du monde comme des ouvrages hors du commun, suscitant l’admiration, l’étonnement, retiendra essentiellement de merveille ce sens dérivé du latin, connotant la rareté et la surprise. Ainsi, pour illustrer l’adjectif merveilleux, Furetière écrira-t-il : « Cet homme est mort par un merveilleux, par un estrange accident ». Sous la plume de La Fontaine, dans la Fable « Le savetier et le financier », on peut lire : « C’était merveilles de le voir,/Merveilles de l’ouïr ; ». Le merveilleux est également associé à l’excellence. Dans sa Satire III, Boileau note : « Ces poulets sont d’un merveilleux goût ». Par ailleurs, la langue classique a beaucoup utilisé les locutions annoncer, dire, promettre monts et merveilles que le français moderne a retenues dans la forme promettre monts et merveilles.
Du passé du mot merveille, le français moderne a retenu essentiellement l’idée d’une admiration pour une perfection. On dit ainsi « Quelle merveille ! ». Toutefois, dans le titre Alice aux pays des merveilles, on retrouve, comme au Moyen-âge, l’évocation de l’extraordinaire, d’un récit mettant en scène des phénomènes ahurissants. Cette dernière acception liée au fabuleux, à ce qui n’est pas produit par l’homme, est davantage véhiculée par l’adjectif merveilleux, quand, par exemple, il qualifie des contes.
Valérie Weidmann


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