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- Si nos ancêtres nous entendaient parler...


Si nos ancêtres nous entendaient parler...

Assurément, ils se trouveraient bien démunis face à notre parlure actuelle ! Du Latin au Français moderne, la langue a bien changé, et nous ne parlons pas que de la forme des mots. Leur sens a également évolué, tantôt pour se spécialiser, tantôt à rebours du sémantisme initial. En perpétuelle mutation, ces éléments de communication nous réservent quelques surprises, pour peu que l’on se penche sur leur forme ou que l’on tente d’en débusquer le sens... Se révèlent alors des fautes formelles entrées dans l’usage dont on ne perçoit plus la maladresse ou encore des glissements de sens dus à des emplois fautifs, emmenés, bien souvent, par une mauvaise compréhension des termes.
Il en va ainsi pour l’expression pléonastique au jour d’aujourd’hui, dont la redondance est ici manifeste. On ignore en revanche que, en regard de l’étymologie, le pléonasme est redoublé. En effet, hui, en Ancien Français, suffisait à signifier notre aujourd’hui actuel. Sémantiquement, ce dernier revient donc déjà à dire au jour d’aujourd’hui, ce qui paraît clairement lorsque l’on décompose ce qui est devenu, par agglutination, un substantif (au jour d’hui). De fait, l’expression qui nous occupe effectue un redoublement de cette première répétition, qui s’apparenterait donc, pour un locuteur du Moyen Âge, à quelque chose comme au jour du jour d’aujourd’hui !
Savez vous que lorsque vous employez les termes lendemain ou tante, vous utilisez déjà un déterminant ? Au Moyen Âge, le mot endemain était un doublet de demain, et l’on disait l’endemain pour signifier « le jour suivant ». Au fil des siècles, l’article défini s’est soudé au substantif pour ne former qu’un seul élément, auquel on adjoint, à présent, un nouvel et redondant article. Idem pour l’ante médiévale (notre tante actuelle), dont on élidait la voyelle du déterminant possessif ta immédiatement postposé ; t’ante a progressivement perdu son apostrophe, et le locuteur la délimitation entre substantif et déterminant.
Lorsque vous aurez lu ce paragraphe sur le mot alternative, il vous faudra lui en trouver une ! L’emploi que nous venons d’en faire, reproduisant à dessein l’emploi usuel, est effectivement fautif. Exprimant en réalité l’idée d’un système à deux options, son sens est, à tort, restreint à l’expression de la seconde des deux possibilités dudit système, celle qui permet d’introduire une éventualité autre, une échappatoire à un problème ou une difficulté. De fait, le terme n’admet pas le pluriel, sauf dans le cas particulièrement complexe où l’on envisagerait deux systèmes à deux options, ce qui aboutirait à quatre choix différents...
Souvent graphiée fautivement autant pour moi, l’expression au temps pour moi tire son origine d’un mouvement militaire raté ; lorsque l’officier de l’infanterie intimait l’ordre « reposez armes » et que les crosses ne touchaient pas terre simultanément, occasionnant une cacophonie, le mouvement était alors répété.
S’il arrive qu’il y ait péril en la demeure, n’appelez pas pour autant les pompiers, la maison ne brûle pas. Demeure est souvent mal interprété ici, car l’emploi substantivé du verbe demeurer n’est plus perçu à notre époque ; en réalité, cette expression signale le danger que peut représenter l’inaction.
Le sens effectif de l’expression coupes sombres est plutôt à chercher du côté des coupes claires. Les significations de ces expressions, empruntées au langage spécialisé de la sylviculture, se trouvent interverties dans le langage courant. L’adjectif qualificatif est senti ici comme étant axiologique, c’est-à-dire porteur d’un jugement de valeur subjectif ; la coupe sombre semble alors recouvrir une réalité austère, alors que la coupe claire porterait moins à conséquence. Dans les faits, la coupe sombre indique en réalité que le déboisement est peu important, de façon à laisser « du sombre », c’est-à-dire de l’ombre, là où les coupes claires, plus radicales, donnent naissance à des clairières.
Marianne Ritier


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