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- Les langues anciennes au renfort de l’enseignement du français


Les langues anciennes au renfort de l’enseignement du français : proposition de dispositif didactique autour de Phèdre de Jean Racine.

Pourquoi apprendre une langue ancienne aujourd’hui ? Quelle place pour un pareil enseignement dans l’école d’aujourd’hui qui a pour ambition de former des citoyens non seulement éclairés intellectuellement mais aptes à trouver une place dans la société et sur le marché du travail ?
On pourrait voir, dans une certaine mesure, le maintien de cet enseignement comme la survivance d’un système ancien où le latin était la garantie formelle d’une bonne éducation. En effet, aujourd’hui encore, le choix du latin au collège ou au lycée peut être considéré parfois avant tout comme un marqueur de réussite, scolaire d’abord mais aussi, en dernière analyse, sociale. Et il est vrai que dans une société qui valorise davantage les matières scientifiques, les langues anciennes peinent à justifier autrement leur présence au nombre des enseignements offerts au cours de la scolarité obligatoire auprès d’un large public… L’argument le plus souvent avancé par les défenseurs de ces langues est que leur enseignement est le moyen de sauvegarder un patrimoine indispensable car au fondement de notre civilisation. Et on ne saurait en effet nier l’importance que revêt l’héritage de l’Antiquité pour la compréhension de notre culture ; mais il semble néanmoins que cantonner la pratique des langues anciennes à cette fonction conservatrice en donne une image figée et par là réductrice. De plus, on pourrait rétorquer que cela ne nécessite en rien que les plus jeunes élèves en commencent l’étude dès le collège et que cela pourrait très bien rester l’affaire de spécialistes de l’université. Alors qu’il nous semble, en réalité, que la pratique même de ces langues offre en tant que telle des avantages didactiques qui peuvent bénéficier à tous les élèves, et notamment dans l’apprentissage du français.
En effet, il apparaît, d’une manière générale, que l’apprentissage d’une langue étrangère, quelle qu’elle soit, déclenche chez l’élève une prise de recul face au phénomène langagier qui lui permet, dans le même temps qu’il découvre une nouvelle langue, d’apprendre à mieux connaître la sienne. En effet, l’approche d’un système linguistique différent du sien suppose de construire les concepts abstraits d’analyse grammaticale qui rendent possible la comparaison et par là l’apprentissage raisonné des langues. Ce sont ces mêmes concepts qui rendent possible une connaissance analytique et non plus une simple pratique intuitive du français et, par là, la maîtrise de la langue dont on déplore souvent qu’elle leur fasse défaut aux élèves d’aujourd’hui. Les langues anciennes sont particulièrement enrichissantes à cet égard dans la mesure où elles reposent notamment sur un système de déclinaisons qui demande et développe une compréhension claire des notions d’analyse grammaticale.
D’autre part, en tant que langues-mères du français, elles permettent de développer une approche différente du lexique par la connaissance de l’étymologie. Tout d’abord, cela offre à l’élève une plus grande autonomie pour résoudre les problèmes, tant orthographiques que sémantiques, que peuvent lui poser des mots inconnus mais dont il peut retrouver la racine. Mais il y a plus. En effet, prendre conscience de l’épaisseur historique de la langue permet aux élèves d’avoir un rapport différent aux mots, notamment dans le cadre d’un texte littéraire. Voici un exemple de mise en pratique de cette attitude face à la langue.
En tant qu’enseignante, j’ai pu remarquer que mes élèves avaient du mal à saisir la nécessité qu’il y a à citer les mots du texte qu’ils sont amenés à étudier. Il m’a donc semblé que travailler sur les différentes versions d’une même pièce, Phèdre, pouvait être l’occasion, en comparant les langues, de voir les effets qu’implique l’usage de tel ou tel ou mot précis. J’ai choisi d’axer mon étude sur le mot de passion (une notion clef pour comprendre le mythe de Phèdre) et ses équivalents en grec et en latin les plus fréquemment utilisés dans les pièces antiques, παθος (pathos) et furor. À travers l’étude de notice de dictionnaires nous avons pu montrer en classe que les connotations attachées aux différents termes propres aux différentes langues influençaient l’ensemble de la construction de chaque œuvre ainsi que la représentation des personnages. Ainsi, la Phèdre d’Euripide est-elle particulièrement passive et montrée comme maladive (conformément au sens du verbe πασχω, « souffrir, subir » dont παθος est le déverbal) alors que le personnage de Sénèque est bien plus virulent, enclin à la démesure et frappé d’une sorte de furie. Il est intéressant ainsi de constater que chez Euripide comme Sénèque, on trouve un dialogue entre Phèdre et sa nourrice dans lequel l’une des deux cherchant à excuser la passion coupable de l’héroïne… sauf que d’une pièce à l’autre les rôles sont inversés ! Nous avons par la suite pu étudier le sens que prenait le mot de passion chez Racine et dans la langue classique en général et constater que l’étymologie qui le rapproche de l’idée de subir, plus sensible dans la langue du XVIIe siècle que pour nous, s’accordait tout à fait avec la conception du tragique qui structure la pièce : un destin subi par le personnage et qui excite la pitié dans la mesure où il s’agit également d’une souffrance.
Cet exemple d’activité montre le bénéfice que peut retirer l’enseignant de français à incorporer non seulement la culture mais les langues antiques elles-mêmes dans son travail en classe. Les bénéfices didactiques, tant linguistiques que littéraires, qu’il en retire pour ses élèves font la preuve,s’il en fallait encore, de l’actualité que conserve la pratique des langues anciennes aujourd’hui encore.
Claire Monnier

Article tiré du mémoire de master « Quelle place pour les langues anciennes dans le cours de français en classe de seconde ? », disponible à la bibliothèque des Cerclades de Cergy-Pontoise.



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