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Le français et les langues des immigrés‚ d’après Jean-Pierre Goudaillier


A côté de ces langues traditionnelles, inhérentes à un espace géographique ou à une population, une interlangue émerge entre le français dominant et une grande variété de vernaculaires qui composent la mosaïque linguistique des cités où cohabitent des communautés d’origines diverses, de cultures et de langues différentes : arabe maghrébin, berbère, langues africaines et asiatiques, langues de type tzigane, créoles des Départements et Territoires d’Outre-Mer, turc pour ne citer que quelques langues ou parlers. Une mixité langagière apparaît et ces pratiques constituent les foyers les plus actifs pour l’émergence de formes argotiques.
Les formes lexicales du français contemporain des cités sont puisées d’une part dans le vieux français et ses variétés régionales, d’autre part dans le vieil argot, mais aussi dans les multiples langues des communautés liées à l’immigration comme le montrent les exemples suivants :
- mots d’origine arabe, berbère : arhnouch (policier) (< arabe hnæ∫ « serpent, policier ») ; casbah (maison) (< arabe qasba « maison »)...
- mots d’origine tzigane : bédo (cigarette de haschisch) ; chourav (dérober, voler) (< romani t∫orav, je vole ; cf. aussi t∫ori∫em, je vole en argot serbo-croate à base tzigane (Marcel Cortiade, op. cit., p.155)...
- mots d’origine africaine : go (fille, jeune femme) (déformation phonétique de l’anglais girl) ; gorette (fille) (wolof go:r ) (cf. plus haut dans le texte) ;
- mots d’origine antillaise : maconmé (homosexuel) (prononciation « créole » de ma commère ; timal (gars, homme) (< petit mâle).
À noter aussi l’existence de faux mots tsiganes (par ajout d’un suffixe -av(e)) tels bédav (fumer) (cf. bédo ci-dessus) ; couillav (tromper quelqu’un) (du français couillonner, couiller) ; graillav (manger) (argot grailler + craillave) ; pourav (sentir mauvais) (pourri + av) ; tirav (voler [à la tire]) (argot tirer).
Par ailleurs cette variété de français comporte aussi un nombre important de créations lexicales spécifiques, qui ne sont pas uniquement du verlan, comme on peut le croire communément, et les exemples qui suivent illustrent le caractère métissé de certains mots utilisés :
- Bledard, bledman, blédos, blédien : celui qui arrive de son bled, ignorant, paysan (= rustre) ; arabe. Suffixation en -ien, suffixation argotique en -os, -ard de bled (substantif argotique d’origine arabe). L’arabe classique bilafid a donné en arabe maghrébin bled avec le sens de terrain, ville, pays. C’est par l’intermédiaire de l’argot militaire d’Afrique du Nord à la fin du siècle dernier (époque du colonialisme) que ce terme est passé en argot. synonyme : deblé man ;
- Kiffer : aimer. À rapprocher d’une part de l’arabe kiff (mélange de cannabis et de tabac) et du fait, par conséquent, d’aimer le kiff mais à rapprocher aussi de locutions telles être kiff de qqn ;
L’identité linguistique affirmée, elle-même corrélée de manière très forte à l’identité ethnique, va pouvoir être exprimée grâce à l’utilisation de termes empruntés aux langues des cultures d’origine. On note ce type de comportements plus particulièrement chez les jeunes issus de l’immigration, qui tiennent à se distinguer de ceux qui ont un mode de socialisation lié au travail, alors qu’eux-mêmes se sentent exclus du monde du travail et marginalisés. Pour les jeunes issus de l’immigration, « La langue d’origine acquiert une valeur symbolique indéniable... cette représentation “lignagière” de la langue d’origine ne va pas obligatoirement de pair avec un usage intensif de cette langue ni même sa connaissance » ainsi que le précisent Louise Dabène et Jacqueline Billiez (« Le parler des jeunes issus de l’immigration », France, pays multilingue, Geneviève Vermes & Josiane Boutet (directeurs), Paris, L’Harmattan, 1987, Tome II, p. 62-77, p. 65).
L’utilisation de tels termes « identitaires » dans le système linguistique dominant correspond à une volonté permanente de créer une diglossie, qui est, de toute évidence, la manifestation langagière d’une révolte avant tout sociale. L’environnement socio-économique immédiat des cités et d’autres quartiers vécu au quotidien est bien souvent défavorable et, parallèlement à la fracture sociale, une autre fracture est apparue : la fracture linguistique. Les normes linguistiques maternelles sont alors développées comme autant de « contrenormes » à la langue française, académique, ressentie comme langue « étrangère ».


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